L'interaction argumentative - CNRS

-Validation pas de CC, seulement un examen final (100%), certainement basé sur .... Tout énoncé correspond à un acte de langage de la part du locuteur, en ...


un extrait du document



on entrée au CNRS en 1989 et mon rattachement à l'URA 1347, “Groupe de recherche sur les interactions conversationnelles”, CNRS - Université Lyon 2, dirigée par C. Kerbrat-Orecchioni.

• Le Chapitre 1 présente brièvement, selon leur succession chronologique, les différents cadres institutionnels dans lesquels j'ai travaillé et les différents programmes de recherche que j'ai développés, en tant qu'enseignant-chercheur jusqu'en 1989, et, comme chercheur, depuis cette date.

• Les Chapitres 2 à 4 dressent un bilan évaluatif de deux types de recherches en argumentation : “Nouvelle rhétorique” de C. Perelman & L. Olbrechts-Tyteca et rhétoriques américaines au Chapitre 2, théorie des paralogismes au Chapitre 3. Le Chapitre 4 propose quelques réflexions sur la situation des recherches actuelles en argumentation.

• Les Chapitres 5 à 7 posent les fondements d'une recherche sur l'argumentation comme interaction (Chapitre 5) et dégagent les pistes de recherche dans ce cadre : contradiction, question, stase (Chapitre 6), types d'arguments (Chapitre 7).
Le Chapitre 8 présente une analyse de cas permettant la mise à l'épreuve des concepts précédemment introduits et propose une méthode capable de rendre compte de la dynamique de l'interaction argumentative.

• Deux annexes sont jointes à cette synthèse. La première est une brève note lecture situant cette recherche en argumentation par rapport à certaines recherches en psychologie sociale sur la persuasion et la médiation. La seconde aborde la question des demandes venant de l'enseignement.




Apprentissages

Je dois à Norbert Dupont mon orientation vers la linguistique, dans le prolongement d'une interrogation de grammaire pour le concours de l'IPES, à l'automne 1968. Mon apprentissage a commencé en 1968-69, année où Norbert Dupont avait réuni un groupe d'étudiants de deuxième année qu'il guidait dans la lecture de Saussure, mais aussi de l'Introduction à la grammaire générative et de Syntactic structures.
J'ai ainsi reçu ma formation de base à l'Université de Lyon, où j'ai passé en 1970 une Licence de linguistique (l'année, je crois, de fondation de cette Licence), où j'ai étudié avec Alain Berrendonner, Jean Blanchon, Patrick Charaudeau, Jacques Cosnier, Norbert Dupont, Pierre Dupont, Marie-Christine Hazaël-Massieu, et Catherine Kerbrat.
Ma Maîtrise était composée d'un C2 “Méthodes de recherche en linguistique” et d'un Mémoire dirigé par Michel Le Guern, et Norbert Dupont bien sûr. Elle portait sur les premiers travaux en théorie de l'acquisition se réclamant du courant de la grammaire générative. Norbert Dupont avait également orienté mes lectures vers Piaget . Difficile dialogue.
Comme tout IPESien, j'ai passé le CAPES puis l'Agrégation de Lettres Modernes. J'ai préparé cette agrégation à l'Université Paris IV, où j'ai eu la chance de pouvoir compléter ma formation en grammaire historique avec Gérard Moignet et Michel Zink, en grammaire et stylistique avec Pierre Larthomas, et Jean Mazaleyrat.

J'ai ensuite été nommé professeur agrégé au Lycée de Laigle, dans l'Orne, en 1973. J'ai obtenu un emploi du temps me libérant le vendredi après-midi pour assister aux séminaires d'Oswald Ducrot, dont j'avais déjà suivi les conférences à Lyon. Je me suis alors inscrit en thèse de troisième Cycle à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
1. Cadres, programmes et développement de la recherche
A. Doctorat de 3e Cycle : Sur les mots du dialogue
• Mes premiers travaux en linguistique ont été menés dans le cadre d'une thèse de troisième cycle, sous la direction d'Oswald Ducrot :
Oui, non, si - Etude des enchaînements dans le dialogue, 1978 (1)
Il s'agit d'une recherche sur les mots du dialogue, relativement extérieure au programme “d'intégration de la pragmatique” poursuivi par O. Ducrot.
A la différence des thèses classiques sur oui, non, si, qui éliminent ces mots en les réduisant à un rôle de “pro-phrase”, ce travail se propose d'observer et de décrire les fonctionnements de ces particules dans leur milieu linguistique naturel, celui du dialogue. L'analyse est menée dans le cadre d'une théorie des actes de langage. Elle repose sur une technique de schématisation des contextes, prenant en compte les “attentes” des interlocuteurs.
Sur cette base, une série de phénomènes dialogiques apparentés sont examinés : analyse de la négation comme dénégation, problème de la litote, fonctions de mais (exclamatif et correctif-réfutatif), analyse de la particule bien, fonction dialogale de parce que (permettant le retour sur les implicites prêtés à l'interlocuteur).
• Cette thèse a été achevée alors que j'étais enseignant de Linguistique à l'Université d'Oran, de 1977 à 1979. Elle est accompagnée des publications suivantes :
« Deux mais” », 1978 (12)
« Oui et non sont-ils des “pro-phrases” ? », 1982 (13)
• J'ai ensuite enseigné la Linguistique française à l'Université de Fès, de 1979 à 1983. J'ai entrepris une analyse systématique des enchaînements dans les dialogues de Huis-Clos. Certains éléments de cette recherche sont intégrés dans deux articles parus en 1985 :
« La genèse discursive de l'intensité - Le cas de si intensif », 1985 (14)
« Nominations. La constitution des rôles dans le dialogue », 1985 (15)
B. Doctorat en “Langue et linguistique” : Recherche sur l'écrit argumenté
• En 1983, j'ai pu bénéficier d'un contrat d'assistant pour une thèse sur l'argumentation à l'Université de Bruxelles, thèse que j'ai rédigée sous la direction de Marc Dominicy.
Ce contrat m'a permis de travailler de 1983 à 1988 dans un milieu de recherche ouvert, très actif, où j'ai pu exposer mes travaux et en discuter régulièrement.
J'ai ainsi soutenu en 1988 une Thèse de Doctorat en Philosophie et Lettres (Langue et linguistique) :
Les mots, les arguments, le texte - Propositions pour l'enseignement du français à l'Université, 1988 (2).
Cette thèse a obtenu une Médaille d'or de la Commission Française de la Culture de l'Agglomération de Bruxelles, en 1989.

• Mes premiers contacts avec les théories de l'argumentation ont eu lieu dans les années 1970, à partir de la fréquentation des séminaires de l'EHESS où Oswald Ducrot construisait, dans le cadre d'une “pragmatique intégrée”, la première formulation de la théorie de l'argumentation dans la langue.
Toute recherche en argumentation suppose sans doute une vision de la logique et de ses rapports à la langue naturelle. Ma formation dans ce domaine est tirée des cours et des séminaires de logique et de philosophie de la logique, donnés par Jacques Bouveresse et de Roger Martin, à l'Université Paris II, que j'ai suivis de 1974 à 1977.
Les séminaires sur la rhétorique organisés à l'Université de Fès par Jean Molino m'ont permis de me familiariser avec les données classiques, essentiellement dans la perspective d'une rhétorique “non restreinte” construite par les œuvres de E. R. Curtius et de H. Lausberg.
A l'Université de Bruxelles, la recherche en argumentation était évidemment orientée par l'approche néo-classique de la rhétorique de Ch. Perelman & L. Olbrechts-Tyteca.
• Mon contrat avec l'Université de Bruxelles me demandait non seulement de déterminer un cadre théorique autorisant une étude linguistique de la parole et du discours argumentatifs, mais aussi d'organiser et d'assurer un enseignement de l'argumentation dans le cadre d'un cours de français à des adultes francophones. Cette double contrainte s'est avérée extrêmement stimulante.
• Alors que ma thèse de troisième cycle (1978) relève de la pragmatique du dialogue, ma thèse belge (1988) porte d'abord sur la théorie et l’analyse du discours argumentatif monologique. Elle traite notamment des questions de logique du discours (hétérogénéité des stratégies de légitimation vs structuration du discours argumentatif, problème des normes) mais elle doit aussi affronter des questions de dialectique (organisation du débat argumentatif oral, modes d'intégration et traces du débat dans le discours écrit).
Du point de vue de la documentation, cette thèse a dû faire face à une difficulté importante : les traditions de recherche en argumentation sont, largement, des “traditions nationales”. Il existe un réel décalage entre les travaux sur l'argumentation poursuivis en Belgique, en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Dans ce dernier pays en particulier, la recherche en argumentation va de pair avec une généralisation de l'enseignement de l'argumentation à de vastes publics d'étudiants. Ma thèse se propose donc d’articuler ces différents travaux, en visant, à terme, leur confrontation critique et leur mise à l'épreuve sur les textes argumentatifs.
J'ai ainsi abouti à une tripartition dont j'ai conservé le schéma général : les recherches contemporaines sur l'argumentation s'organisent autour de la scientificité des arguments, de leurs fondements langagiers et de leur déploiement dans l'interaction (voir Chap. 7). La IIe partie de la thèse, intitulée :
« Les arguments » Les mots… IIe partie, p. 201-357
m'a ainsi fourni les éléments sur lesquels j'ai construit les Essais sur l'argumentation, 1990.

• Une telle recherche croise des problèmes de lexique : le débat argumentatif se développe fréquemment comme une logique des mots, pour l'expression de laquelle je ne trouvais pas d'instrument adéquat. J'ai ainsi été amené à construire, et à soutenir, une technique de représentation des relations morphologiques lexicales, une morphologie lexicale de surface dont je fais constamment usage :
« Les mots » Les mots… Ie partie, p. 15-199

• Un ouvrage réunissant les “Travaux pratiques” à l'intention des étudiants abordant l'étude de l'argumentation dans une perspective linguistique est issu de la IIIe partie de cette thèse :
Argumenter. De la langue de l'argumentation au discours argumenté, 1989 (3)*
L'ouvrage propose une série de définitions des concepts fondamentaux de l'argumentation, des exercices sur le métalangage naturel de l'argumentation (I. Les mots pour saisir les arguments), sur les connecteurs (II. Les mots pour lier les arguments). La place centrale est accordée aux questions d'Analyse des arguments (III). Les deux dernières parties (IV. Synthèse d'arguments et V. Production des arguments) sont orientées vers le dialogue argumentatif.
Ces exercices sont issus de mon expérience de l'enseignement. De 1983 à 1988 j'ai organisé et donné un enseignement pratique de l'argumentation dans le cadre du Groupe de Perfectionnement en Langue Française, qui accueille des étudiants adultes francophones. La direction de ce service était assurée par Marc Wilmet, puis par Max Wajskop. A son origine, l'enseignement dispensé était fondé sur une conception normative étroite du “bon usage”. J'ai, conformément au programme qui m'avait été confié, réorienté cet enseignement dans un sens qui faisait une large place au travail sur l'argumentation qu'il s'agisse de compréhension ou de production de textes de type universitaire.
Les problèmes et les perspectives ouvertes par la possibilité d'un apprentissage systématique de l'argumentation ont été présentés à divers publics de formateurs et de “formateurs de formateurs”, cf. CV :
Formation permanente des enseignants de français.
Conférences sur des problèmes d'apprentissage de l'argumentation.


Je suis rentré en France en sept. 1988, sous le régime de mise en disponibilité de l'enseignement secondaire, et, après avoir enseigné pendant un an comme Chargé de Cours au Département de Recherches Linguistiques de l'Université de Paris VII, je suis entré au CNRS en 1989, comme Chargé de Recherche II.

C. Du texte argumentatif à l'interaction argumentative
• En 1988, une bourse Fullbright (bourse de recherche franco-américaine), m'a permis de passer cinq mois aux Etats-Unis, Ohio State University, Département de Communication (mars à juillet 1988), où j'ai été accueilli par James L. Golden.
Pendant cette période, j'ai présenté mon propre travail de recherche dans un séminaire de postgraduation sur le thème :
European trends in argumentation (mars-juin1988).
Ce séjour et cet enseignement, ainsi que les discussions avec les chercheurs américains, m'ont permis de me familiariser avec les traditions de recherche américaines en rhétorique et en argumentation.
• Ma recherche en argumentation a été en outre développée et exposée dans deux séminaires :
– un séminaire semestriel à l'EHESS sur “L'argumentation rhétorique” pendant trois ans (voir en annexe au dossier d'articles le programme de ces séminaires).
– depuis 1989-90, le Département de Sciences du Langage de l'Université Lyon 2 m'a confié un séminaire annuel consacré à “L'Argumentation”. Depuis 1993-94, ce séminaire est donné en collaboration avec S. Bruxelles.
• Entré au CNRS en 1989, je me suis d'abord consacré à la rédaction d'un ouvrage faisant le point de mes recherches :
Essais sur l'argumentation, 1990, (4)*
• J'ai ensuite travaillé sur une série d'articles et de conférences destinés à préciser et à approfondir certaines questions traitées dans ce livre, ainsi qu'à explorer de nouvelles directions de recherche.
J'ai été ainsi amené à rapprocher systématiquement mes analyses de l'argumentation des recherches sur les interactions (voir publications 20 à 28 et conférences). Dans cette entreprise, j'ai bénéficié pleinement du soutien des séminaires organisés par l'URA dans le cadre des programmes de recherche “Question” et “Trilogue”. Les publications suivantes se situent dans le cadre de ces programmes :
« Question —> Argumentations —> Réponses », 1991 (21)*
« Fonctions du tiers », 1995, (29)*
Le Trilogue, C. Kerbrat-Orecchioni et C. Plantin (éds), 1995, (9).
J'ai organisé une recherche sur les lieux communs, qui a abouti à un Colloque et à une publication collective :
Lieux communs, topoi, stéréotypes, clichés, 1993 (8)
« Lieux communs dans l'interaction argumentative » 1993 (24)*
• Certains résultats de ces recherches sont présentés dans un ouvrage de synthèse :
L'argumentation (1995, sous presse) (5)*.

La synthèse qui suit porte sur les recherches de cette dernière période.
2. Premier bilan de recherche : De la “Nouvelle rhétorique” aux rhétoriques américaines
A. Sur le Traité de l'argumentation
Ch. Perelman & L. Olbrechts-Tyteca ont incontestablement réalisé en 1958 la première grande réactualisation de la problématique de la rhétorique ancienne comme rhétorique argumentative, c'est-à-dire non restreinte à l'étude des figures de style. A ce titre, le Traité reste une des sources majeures de tout travail de recherche actuel sur l'argumentation. Je me propose, dans ce paragraphe de situer ma recherche vis-à-vis du courant rhétorique néoclassique, dont cet ouvrage est sans doute le représentant le plus éminent. Cette question est traitée dans les travaux suivants :
« Traité de l'argumentation - La Nouvelle rhétorique », in Essais…, Chap. 1, p. 11-22.
« Nouvelle rhétorique et argumentation dans la langue », id., p. 43-49.

• Pour diverses raisons les travaux de Perelman n'ont guère été discutés par les linguistes au moment de leur production, de l'après-guerre au début des années 1980 (voir L'argumentation, Chap. 1. B. a., 1995 (19)*.
Il semble que l'on assiste actuellement à un retour à Perelman, notamment à partir de programmes orientés par la pédagogie de l'argumentation. On pourrait en effet citer plus d'un ouvrage d'introduction à l'argumentation ou à la rhétorique, qui démarquent étroitement Le Traité de l'argumentation. On voit bien pourquoi : comme son nom l'indique, le Traité propose une somme sur la rhétorique argumentative, solidement fondée philosophiquement et avertie des pratiques juridiques qui ont toujours été un domaine test pour les théories de l'argumentation. D'autre part, ses classifications, soutenues par un art de la dénomination particulièrement heureux, reposent sur des exemples souvent mémorables, pris dans le corpus culturel le plus prestigieux, ce qui le rend particulièrement attrayant pour les enseignants – et les vulgarisateurs – en quête d'un ouvrage de référence.

• Il faut cependant souligner que :
– Les buts de Perelman et sa méthode ne sont pas linguistiques mais philosophiques. Ses analyses survolent des exemples purement illustratifs, dont il ne cherche pas à rendre compte, et certains restent largement obscurs et sous-analysés. J'ai tenté une analyse systématique d'une famille d'exemples tirés notamment de Perelman dans :
« Exercice : Est-il bon ? Agit-il bien ? – Maximes topiques de l'acte et de la personne », Essais…, Chap. 6, p. 254-260.
– Le défaut de problématisation est également particulièrement sensible. Le Traité n'est pas une étape dans une recherche. A bien des égards, L'Empire rhétorique marque plus une reprise abrégée du Traité qu'une évolution de la théorie.
– En un mot, la situation du Traité vis-à-vis des recherches en argumentation est assez analogue à celle du Bon usage vis-à-vis des études linguistiques.
• Plus qu'à une redécouverte du Traité de 1958, la reprise des recherches en argumentation a été rendue possible par les travaux développés dans les années 1970 et 1980 : pragmatique linguistique, logiques naturelles ou “non formelles”, recherches sur la cognition, sur la formalisation des jeux dialogiques, analyse du discours, analyse des interactions. Rien dans Perelman n'annonce ou n'introduit à ces recherches.
B. Recherches américaines sur la “rhétorique argumentative”
• Les travaux de Perelman ont été immédiatement intégrés dans les cursus d'études rhétoriques aux Etats-Unis, qui constituent le milieu où l'on trouvera mises en perspective et développements des concepts fondamentaux de la “Nouvelle rhétorique”.
Il est difficile de mettre en correspondance les travaux poursuivis aux Etats-Unis sous l'intitulé “rhétorique” avec des recherches précises poursuivies dans le domaine francophone. J'ai proposé un premier bilan de ces travaux, fondé sur la logique de leur développement interne, dans
« Renaissances de la rhétorique : les travaux américains », Essais…, Chap. 2, p. 53-88 (1990) (4)*
Je retiendrai les points suivants.
Situation des travaux américains
• D'un point de vue historique, et nonobstant le topos du “revival” de la rhétorique, la situation aux Etats-Unis est caractérisée par la présence continue, institutionnalisée, de l'enseignement de la rhétorique au niveau universitaire. Cette présence répond à une évolution sans rupture des “pratiques rhétoriques” telles qu'on les constate dans le discours public américain. De la rhétorique religieuse des pionniers on est passé à une rhétorique politique qui a connu son âge d'or à partir des premières actions de résistance à l'Angleterre, vers 1770, et qui s'est prolongée jusqu'au milieu du 19e siècle. La rhétorique cède alors à l'idéologie du romantisme et aux exigences de la spécialisation. Elle recule devant la montée des départements d'anglais et des progrès des “Belles-Lettres”, au détriment de la “parole citoyenne et sociale” dont la rhétorique fournissait les principes “architectoniques”.
On sait que la fin du 19e siècle marque un tournant dans les études rhétoriques en France. A cette époque, se cristallise une opposition entre un enseignement de la littérature vue comme une pratique de l'éloquence et un enseignement historique de la littérature, considéré comme répondant seul aux exigences de la méthode scientifique.
Aux Etats-Unis, la rhétorique n'a pas connu de rejet, mais une forme “d'involution”. Elle s'est autonomisée en une “discipline”, organisée dans les “Speech Departments” (“Départements (de sciences) du discours”, ou plutôt “de la parole”) où elle est liée aux études de communication. Les premiers départements datent des années 1910, tout comme les premières associations de professeurs et les premières revues, qui n'ont pas cessé de diffuser un volume de travaux impressionnant. On a souligné que cette spécialisation était profondément incompatible avec l'idéologie traditionnelle d'une rhétorique qui fondait sur la culture générale et sur un apprentissage unitaire des “arts de la parole” son ambition de former le citoyen.
• Les analyses rhétoriques sont des analyses critiques ; on parle de “critique rhétorique” [Rhetorical criticism] un peu comme on parle de “critique littéraire”. Sous leur forme néoclassique, ses principes sont assez simples : il s'agit d'évaluer un discours en fonction de l'occasion où il est né, cette évaluation se faisant selon les composantes classiques : invention, disposition, élocution, mémorisation, diction (cf Essais…, Chap. 2, p. 68, “Qu'est-ce qu'une critique rhétorique néo-classique ?”).
Cette rhétorique néo-classique a connu d'importantes transformations aux environs des années 1970, où elle a laissé la place à une prolifération de “théories rhétoriques”. Les causes profondes de cette évolution sont à rechercher dans les transformations des objets traditionnels de la rhétorique, transformations induites par l'essor des médias, mais aussi dans l'observation des pratiques linguistiques peu orthodoxes des mouvements sociaux de l'époque. Les constantes n'ont cependant pas varié : cette rhétorique est une théorie du discours public, une analyse et une pratique de la parole en situation, provoquée par l'émergence d'un problème social et liée à une action à entreprendre. Elle suppose une vision optimiste de l'action symbolique par le langage, capable de transformer une situation, tout à fait à l'opposé de l'idée de parole socialement conditionnée
Bilan
La recherche américaine en rhétorique fonctionnne sur le postulat de la validité permanente de la problématique rhétorique, à travers ses inévitables variations historiques. Les textes anciens ne sont pas traités comme des objets philologiques, coupés des pratiques contemporaines. Cette façon de voir a certainement l'inconvénient d'entretenir le sentiment d'une proximité a-historique avec les textes classiques.
L'essentiel me semble à chercher dans le rattachement de la rhétorique rattachée aux sciences sociales, et non pas aux études littéraires ou linguistiques. Il faut insister sur ce point : la critique rhétorique n'est pas gratuite, mais débouche sur l'action sociale ; elle se veut explicitement thérapeutique, elle cherche à porter remède aux malentendus de la communication. Rien ne lui est plus étranger que l'idée d'une étude immanente où le discours ne serait rapporté qu'à lui-même et à sa propre cohérence structurale. Cette situation a un envers, un peu paradoxal : les recherches en “rhétorique argumentative” menées dans le cadre des Départements de Communication, semblent prendre pour objet le discours moins le langage. Leur logique méconnaît et néglige les questions de langue.
Sur ces points, il y a complète identité de perspective entre recherches rhétoriques et recherches sur les “fallacies”, que nous verrons au Chapitre 3. Dans un cas on demande à l'éthique ce que dans l'autre on attend de la logique : fournir un discours socialement correct.
C. Que faire de la rhétorique ?
F. Rastier a formulé les remarques apodictiques suivantes sur la situation actuelle de la rhétorique.


1. Réévaluer l'héritage de la rhétorique
Pour édifier une typologie textuelle, on ne peut guère s'appuyer sur la tradition obscurcie de la rhétorique.
Certes la linguistique et les autres disciplines qui traitent du texte lui ont largement emprunté1 et se sont partagé, après qu'elle a disparu, les dépouilles de son corps doctrinal. Toutefois la rhétorique n'a jamais été à proprement parler une discipline scientifique – même s'il importe à présent de sauver son noyau rationnel.2 En effet, elle a été conçue dès l'origine comme une technique, et ses catégories taxinomiques comme ses concepts descriptifs sont liés à des objectifs pratiques.3
Aussi connaît-elle de notables limitations.
(i) Puisqu'elle aide à produire les textes d'une société donnée, elle reste délibérément ethnocentrique, quelles que puissent être ses prétentions à l'universalité.
(ii) Elle est historiquement liée à certains types de discours : judiciaire, délibératif, épidictique, épistolaire (ars dictaminis), des belles lettres.
(iii) Elle est normative plutôt que descriptive.
(iv) C'est une technique de production et non d'interprétation.
Enfin, les théories du langage sur lesquelles elle repose ont été oubliées sinon périmées, si bien qu'on ne peut réutiliser sans précautions épistémologiques les concepts qu'elle a produits.
Toutes ces restrictions l'écartent d'une sémantique de l'interprétation qui ne soit pas liée à une société ni à un type de discours.

Note 1. Sans pourtant égaler sa richesse, puisqu'on se contente en général d'épiloguer sur quelques figures, comme la métaphore ou la métonymie. Cf. l'étude illustre mais peu solide de Jakobson (1963).
Note 2. C'est là une des tâches de la linguistique textuelle.
Note 3. Cela n'empêche pas qu'on lui ait jadis confié la haute mission de fonder la morale et par là la société: ainsi notamment chez Isocrate, Posidonius, Cicéron (De oratore, De Officiis), jusqu'à Martianus Capella et même Jean de Salisbury (Metalogicon).

F. Rastier, Sens et textualité, Paris : Hachette, 1989, p. 35-36.

Sur bien des points on ne peut qu'être d'accord avec ce texte : la rhétorique est une « technique » ; ses objectifs sont « pratiques ». Il n'y a bien sûr aucune contradiction, bien au contraire, entre ces faits et l'ambition de « fonder la société » ; ce n'est que parce que la rhétorique veut être une technique des discours sociaux qu'elle affirme, à tort ou à raison, de telles ambitions grandioses. On retrouve plus que des traces de ces idéaux cicéroniens bien au-delà de Jean de Salisbury, puisque nous venons de voir que les recherches américaines, dont on pourra éventuellement stigmatiser l'idéologie, s'en réclament explicitement, comme le montre par exemple la prise de positions de Thurow et Wallin : « Communication replaces rhetoric when we forget or ignore the difference between freedom and slavery » (cf. Essais… Chap. 2, p. 80).
• De quoi se compose précisément « l'héritage » qu'il s'agit de réévaluer ? En français, nous disposons pour l'évaluer de nombreux travaux de qualité. On regrette que le grand ouvrage de référence de Heinrich Lausberg ne soit pas traduit, non plus que les trois volumes de George A Kennedy ; à ma connaissance, il n'existe pas en langue française d'entreprise comparable à celle de l'Historisches Wörterbuch der Rhetorik.
Si l'héritage de la rhétorique est indéniablement « obscurci », ces manques y sont sans doute pour quelque chose ; ils indiquent en tout cas la direction que devraient prendre les premier pas vers une « réévaluation ».
• La rhétorique ancienne est évidemment liée aux formes sociales et discursives des sociétés grecques et latines (Point i) ; en ce sens, elle est « ethnocentrique ». Dans la tradition rhétorique, on répondrait que cet ethnocentrisme est celui de la forme sociale démocratique. Rien n'empêche enfin de s'intéresser aux traditions rhétoriques arabes, indiennes ou extrême-orientales.
• La rhétorique est en effet « historiquement liée à certains types de discours » (Point ii). Mais, puisque l'énumération couvre les discours « judiciaire, délibératif, épidictique, épistolaire (ars dictaminis), des belles lettres » – il faudrait encore ajouter le discours sacré éloquent —, on s'aperçoit qu'est ainsi restitué un domaine d'une ampleur ma foi convenable, qui suffirait à justifier le maintien de la rhétorique dans notre horizon intellectuel.
• La rhétorique est effectivement « normative » (Point iii) ; en tant que savoir concret (know-how), elle prétend hiérarchiser les pratiques observées en fonction de leur efficacité. C'est une caractéristique qu'elle partage avec tous les savoirs ayant une incidence sur l'action.
• La question de « la production » et de « l'interprétation » du discours est particulièrement intéressante à poser en relation avec la rhétorique (Point iv). Il me semble possible de soutenir qu'elle ne reconnaît pas cette distinction. En d'autres termes la technique d'interprétation est fournie par la grille de production.
• Ces considérations suggèrent que « la linguistique textuelle » est autre chose que de la rhétorique. On peut ajouter à ces remarques les précisions apportées par E. Eggs :

La rhétorique classique n'a pensé l'argumentation que sur deux plans : le plan inférentiel et le plan des mots. Le plan de la syntaxe et du texte n'y existent pas. Bien sûr, la rhétorique traditionnelle connaît la supositio, c'est-à-dire la mise en ordre linéaire des arguments trouvés dans la phase primaire de la formation des arguments, l'inventio ; mais cette disposition des arguments n'est point guidée par des réflexions syntaxiques ou textuelles, mais uniquement par des considérations relevant de la psychologie ou de la pratique quotidienne. Bien sûr, la rhétorique judiciaire connaît la narratio, c'est-à-dire le récit des faits qui ont produit un crime, mais là aussi, on ne trouve aucune réflexion sur la syntaxe ou sur la ‘cohérence de texte’. Syntaxe et texte n'existent donc pas, répétons-le, en tant que plans relativement autonomes.
E. Eggs, Grammaire du discours argumentatif, Paris : Kimé, 1994, p. 10.
Les remarques qui précèdent sont formulées à un haut niveau de généralité ; le paragraphe suivant revient aux textes et aux questions techniques.
D. Analyse de cas : Des interventions “d'occasion”
La rhétorique comme technique d'analyse des “discours”
Les techniques d'analyse rhétoriques peuvent être mises au service de l'analyse des discours, si l'on prend discours au sens traditionnel du terme, soit à peu près “traitement développé d'un sujet précis, sur un mode formel, pour un public”. Cette définition rassemble les discours d'assemblée des hommes politiques, à côté des prêches, allocutions, toasts et autres leçons inaugurales. Dans tous les cas, il s'agit d'appliquer à ces productions la méthode que Fumaroli préconise pour les « chefs-d'œuvres » en général, et de les analyser « selon les principes mêmes qui les ont rendu possibles ». J'ai appliqué cette méthode à deux cas :
Charles de Gaulle, « Allocution radiotélévisée du 20 décembre 1960 », Essais… p. 309-315*.
Lazare Carnot, « Discours au Tribunat, séance du 11 floréal an 12 (4 avril 1804) » (Contre l'empire), 1989 (6).
“Une exploitation, en style héroïque…”
L'opposition qui naît du montage dialogique des deux textes qui suivent permet de bien voir ce qu'est un texte rhétorique, et où réside la difficulté de sa critique. Ces textes sont tirés d'un ouvrage dirigé par P. A. Taguieff, Face au racisme, 1. Les moyens d'agir. Dans une section intitulée « Des mythes aux problèmes : L'argumentation xénophobe prise au mot », A.-M. Duraffour, en collab. avec C. Guittonneau se propose de
… répliquer, comme lors d'un débat public contradictoire, à des affirmations non fondées, vagues ou simplement fausses, mais aussi de déconstruire les amalgames polémiques et les stéréotypes de propagande, de démonter les faux raisonnements et de fournir les données objectives requises, lorsqu'elles sont établies et disponibles. (p. 229-231)
– programme qui est très exactement celui que poursuivent les études rhétoriques comme les études sur les “fallacies”. Le second texte fournit ainsi une « réplique » au premier.

ARGUMENT COMPLÉMENTAIRE N° 1 BIS

Réunis aujourd’hui, nous rendons hommage à Françoise Combier, dont je dis qu’elle est morte martyre de l’invasion étrangère et héroïne de sa résistance pour défendre sa dignité de femme et son honneur de Française. Tout dans cette circonstance prend valeur de symbole et d’avertissement. La victime d’abord dont le prénom symbolise la qualité de citoyen de notre pays. “Françoise”, c’est “Française”. Et, quand elle a lutté et qu’elle est tombée, ce sont toutes les femmes de France qu’elle représentait à ce moment-là. Jeune femme pleine de courage […] elle était de bonne race puisqu'elle était de la famille des Camaret […]. Symbolique aussi l’assassin, Mettelaoui, un Algérien entré chez nous comme on entre sous les gouvernements socialistes, c'est-à-dire comme dans un moulin, pour venir y perpétrer des rapines et des meurtres, envahir notre pays et s'y conduire en maître, impunément.
J.-M. Le Pen, discours prononcé à Avignon, Présent, 13-14 novembre 1989.

1) La gravité de l'acte – tentative de viol suivie d'assassinat – évoqué ici est une évidence que personne ne songe à nier. Justifie-t-elle l'exploitation idéologique et raciste qui en est faite, en style héroïque, par le leader du Front national, sur les lieux mêmes du crime ? La généralisation abusive est en effet ici explicite, proclamée avec une virulente insistance : Mettelaoui, un Algérien, est présenté comme « l'assassin symbolique », et son acte fait fïgure de preuve de la « menace mortelle  » que représenterait « l'invasion étrangère ». Les oppositions soulignées de sexe, nationalité, nom et race érigent un cas particulier, statistiquement rare, en situation typique et exemplaire. Les travailleurs étrangers seraient venus en France pour violer et assassiner les femmes françaises !
Or, malgré « I'invasion étrangère » incriminée par J.-M. Le Pen, « la violence sexuelle est, de nos jours, plus basse que jamais. Sa fréquence est cinq fois moindre que durant le troisième quart du XIXe siècle: la carte du viol s'est partout éclaircie » [J.-C. Chesnais, 1981].
Malgré toute la prudence qu'exigent les comparaisons dans ce domaine, on peut vraisemblablement affirmer que le taux de viol en France est bien inférieur à celui de la Suède ou de l'Allemagne : respectivement 3,0; 11,1 et 10,7 pour 100 000 habitants en 1978 [Source : Interpol, 1981, cité par J.-C. Chesnais]. De même, le taux de décès par homicide est estimé à 1,0 pour 100 000 habitants en France, à 1,1 en Angleterre, à 1,2 en RFA, à 1,5 en Italie (pour 1978, source OMS). Les homicides (tentatives suivies ou non de mort) représentent en France 0,07 % des faits constatés par la police judiciaire, les viols 0,1 % [statistiques de la police judiciaire, 1987, cité par Ph. Robert, 1990].
En outre, il est peu fréquent qu'un meurtre soit le fait d'un assassin sans lien de parenté ou d'association avec la victime. En effet, « c'est au sein du cercle familial ou, plus largement, du cercle des proches que se recrutent la plupart des assassins » (dans 85 % des cas en 1967-1971, selon une étude anglaise) [voir J.-C. Chesnais, 1981].

2) La scène, ici érigée en exemple type, n'est qu'une des figures sociales possibles du schéma agresseur/victime : un Français peut, comme un immigré, être victime d'un Français ou d'un immigré; vu le rapport de population entre Français et immigrés, le cas le plus courant, statistiquement, est celui évidemment d'un Français victime d'un Français. Ainsi, seul un fait divers construit sur cette figure (Français agresseur/Français victime) pourrait être à bon droit érigé en symbole. Mais ce symbole, alors, n'aurait plus rien pour intéresser la propagande et mobiliser les fantasmes xénophobes. Vidé de toute charge émotionnelle, épuré de tout profit idéologique, il se réduirait à l'évidence banale de la vérité statistique.

A. Duraffour, “Des mythes aux problèmes : l’argumentation xénophobe prise au mot.”
In P.-A. Taguieff, (sous la direction de), Face au racisme, 1. Les Moyens d’agir. Paris : La Découverte, 1991, p. 229-230.
(NB : les suppressions dans le texte de LP sont faites par AD).
Les genres : Discours chaud / discours froid – Le texte de LP est donné comme une oraison funèbre, un éloge fu