Bac fr 2001 POEME ESSAI Sempé.doc

2 - En vous aidant du lexique d'une part, des comportements décrits d'autre part, expliquez en quoi ces deux textes différents défendent le même point de vue.


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Français BAC PRO
Session 2001

TEXTE 1

Voici que le jour apporte ses gerbes. Le monde est neuf à chaque fois.
Tremble la vitre comme un tympan, frémit un cœur et frissonne l'abeille.
Le monde se prépare à la joie. Court la route avec aux trousses le soleil, lève son jupon, tombe dans la haie, devient talus et s'émerveille.
A midi, le ciel est une assiette avec un œil au milieu.
Avec le soir, les ombres sont fumées qui
rougeoient. La charrette de paille brinqueballe.
La nuit ferme sa porte.

Ainsi je suis riche des journées amassées.
Belles granges pleines d'or.
Vois, mes yeux débordent de foin, de trèfle sec, d'horizons bousculés.
Une raie sous la porte dit que je suis habité.
On est heureux. Il y fait chaud. On y partage
le pain, la vie, la mort.

Jean MALRIEU, Le nom secret (1968)

TEXTE 2

Regardez les gens courir affairés, dans les rues. Ils ne regardent ni à droite, ni à gauche, l'air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, mais toujours sans regarder devant eux, car ils font le trajet, connu à l'avance, machinalement. Dans toutes les grandes villes du monde c'est pareil. L'homme moderne, universel, c'est l'homme pressé, il n'a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu'une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c'est l'utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l'utilité de l'inutile, l'inutilité de l'utile, on ne comprend pas l'art ; et un pays où on ne comprend pas l'art est un pays d'esclaves ou de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n'y a pas l'humour, où il n'y a pas le rire, il y a la colère et la haine.

Eugène IONESCO, Notes et Contre-notes (1961)

Document iconographique SEMPÉ, Quelques médias et médiatisés, 1986

QUESTIONS

I - COMPÉTENCES DE LECTURE (10 points)

1 - Quel regard Jean Malrieu porte-t-il sur le monde qui l'entoure ? Justifiez votre réponse.
(2 points)

2 - En vous aidant du lexique d’une part, des comportements décrits d’autre part, expliquez en quoi ces deux textes différents défendent le même point de vue. Justifiez votre réponse.
(4 points)

3 - Décrivez les éléments les plus significatifs du dessin de Sempé. Quelle est l'intention du dessinateur ? En quoi ce dessin fait-il écho aux deux textes ? (4 points)



II - COMPÉTENCES D'ÉCRITURE (10 points)



Vous rédigez un dialogue théâtral d’une quarantaine de lignes entre deux personnages.

Le premier, c’est vous. Vous avez vingt ans. Vous défendez le point de vue selon lequel il est naturel à votre âge d’être pressé de découvrir toutes les richesses du monde.

Face à vous, un homme, parvenu au soir de sa vie, vous explique l’intérêt de prendre le temps de vivre.

ÉLÉMENTS DE CORRIGÉ


Texte 1 : Le nom secret, Jean Malrieu
Texte 2 : Notes et Contre-notes, Eugène Ionesco
Document iconographique : dessin de Sempé


I - Compétences de lecture (10 points)

1- Quel regard Jean Malrieu porte-t-il sur le monde qui l’entoure ? Justifiez votre réponse. (2 points)

« Vois, mes yeux débordent… » (vers 16) : le poète observe le monde et porte sur lui un regard bien particulier. Il repère, isole et valorise ce qui est à la fois simple et essentiel.
Il sait que chaque jour apporte sa moisson de découvertes («le monde est neuf à chaque fois »), d’observations simples (éléments naturels, composantes ordinaires d’un univers rustique et bucolique) que rythme le temps («à midi », «avec le soir », «la nuit »). Le regard transfigure ainsi le monde : il en retient quelques fragments qu’il embellit, dont il met en évidence la beauté. Cette perception du monde que le regard transforme et investit passe par des images (comparaisons et métaphores)  rassurantes et colorées : la vitre «tremble comme un tympan », la route [court] « avec aux trousses le soleil », «le ciel est une assiette avec un œil au milieu ».
Ainsi, le regard du poète, attentif et chaleureux, renouvelle notre vision du monde. Ce regard neuf, délibérément naïf, comparable à celui d'un enfant qui découvre le monde, est un regard émerveillé et enchanté.

2- En vous aidant du lexique d’une part, des comportements décrits d’autre part, expliquez en quoi ces deux textes différents défendent le même point de vue. Justifiez votre réponse. ? (4 points)

Les deux textes diffèrent d'abord par la forme : le texte de Jean Malrieu est un poème qui s'adresse en premier lieu à la sensibilité du lecteur alors que Ionesco développe une argumentation qui s'adresse à la raison.
J.Malrieu fait l'éloge de l'instant, du temps retrouvé et comme figé, rythmé par la nature. La vie évoquée est simple et naturelle. Les richesses sont celles offertes par le monde tel qu’il est : « le jour apporte ses gerbes ». Le lexique insiste sur cette abondance : « je suis riche des journées amassées », «belles granges pleines d’or », «mes yeux débordent […] d’horizons bousculés ». L’homme est en accord avec l’univers, avec le temps retrouvé et concilié : : « le jour », «à midi », «le soir ». Le bonheur réside dans cette possibilité offerte à l'homme d'un quotidien serein, expression parfaite du bonheur : « on est heureux ».
E. Ionesco décrit l'exact contraire : à l'homme heureux, réconcilié avec le temps et la nature, s'oppose « l'homme pressé » qui ne cesse de «courir », qui [fonce]  « sans regarder ». Cet homme qui ne sait pas voir ne sait pas distinguer ce qui est essentiel de ce qui est superflu ; il est incapable de se détacher de l’utile, de s’intéresser à l’art. Prisonnier du temps, prisonnier de la nécessité, esclave et robot, l’homme ne sait plus rire.
Ainsi, les deux textes se répondent, se font écho. Par des procédés différents, ils développent le même point de vue : le bonheur ne réside pas dans la quête vaine et éperdue de biens matériels telle que la société contemporaine l’impose ; il réside dans une relation harmonieuse avec le monde, dans une vie intérieure épanouissante. Les deux textes posent la question du sens de l'existence et prennent ainsi une dimension philosophique. Chacun des auteurs développe à sa manière cette grave question et invite le lecteur à la réflexion.

3- Décrivez les éléments les plus significatifs du dessin de Sempé. Quelle est l’intention du dessinateur ? En quoi ce dessin fait-il écho aux deux textes ? (4 points)

Dans un salon vaste et cossu (moquette, plantes vertes, bibelots…), un couple est affalé sur un canapé et fait face à un mur d'écrans de télévision qui diffusent simultanément des émissions différentes. Le couple dispose de tout ce que peut offrir la réussite sociale et l'argent. Toutefois, la surabondance d'informations (comment peut-on suivre attentivement plusieurs émissions de télévision en même temps ?) , l'attitude passive des personnages qui semblent apathiques – sans expression apparente de sentiments, d’émotion -, amènent le lecteur à s'interroger.
Sempé veut attirer l'attention du lecteur sur l’absurdité de la situation et le comportement ridicule du couple : l'abondance de biens de consommation, le bien-être matériel, l'excès d’information, d'images ne sont pas pour autant la garantie d'une vie riche et agréable, d'un véritable épanouissement personnel. Bien au contraire, l’extrême confort et la banalisation des images en raison de leur profusion incitent à la passivité, au repliement égoïste et à l’impossibilité de toute vie intérieure.
Ainsi, le dessin, à sa manière, rejoint la même interrogation que celle posée par J.Malrieu et E.Ionesco : qu'est-ce qu'être heureux ? Qu'est-ce qui fonde le bonheur ?

II - Compétences d’écriture (10 points)

Vous rédigez un dialogue théâtral d’une quarantaine de lignes entre deux personnages.

Le premier, c’est vous. Vous avez vingt ans. Vous défendez le point de vue selon lequel il est naturel à votre âge d’être pressé de découvrir toutes les richesses du monde. Face à vous, un homme, parvenu au soir de sa vie, vous explique l’intérêt de prendre le temps de vivre.

Quelques critères d'évaluation :

respect de la longueur («une quarantaine de lignes »)
qualité de l'expression (syntaxe, orthographe, richesse du vocabulaire)
graphie et présentation

prise ne compte de la situation de communication : l’écrit attendu a les caractéristiques d’un dialogue théâtral (disposition typographique, alternance des répliques, didascalies éventuellement, didascalie initiale, etc.)
argumentation prise en charge et développée par chacun des personnages (et non simple échange de paroles)
on valorisera la pertinence de l’argumentation
on valorisera en outre les productions qui associent efficacement argumentation et dimension théâtrale (ton convaincant et passionné, registre de langue, progression de l’échange, ponctuation : phrases interrogatives, exclamatives…)